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Les larmes d'une rivière
Je ne suis plus qu'une vieille dame. Mon nom est Vesdre.
Fille du plateau fagnard, les eaux de ma jeunesse étaient limpides. Née pour égayer une des plus belles vallées de Belgique, mon existence est devenue une tragédie.
Durant des décennies, j'en ai vu de toutes les couleurs avec l'industrie textile. Lorsque celle-ci s'est éteinte, je croyais connaître une nouvelle vie toute empreinte de beauté et de sérénité. Il y a quelques années, un projet de voûter mes eaux pour le trafic routier m'a apporté beaucoup d'anxiété. Heureusement, le bon sens de certains Verviétois a prévalu et j'ai pu retrouver une certaine quiétude, si ce n'est l'incivilité de quelques vandales qui salissent couramment ma robe.
Des jours ensoleillés s'annoncaient : la démolition des hauts bâtiments lainiers qui bordaient mes berges m'ont donné le sourire. J 'ai pu respirer et m'épanouir. Je n'en croyais pas mes vaguelettes mais j'ai même été glorifié en permettant à Verviers de recevoir le titre de "ville d'eau". Ensuite, j'ai été mise à l'honneur lorsque deux de mes quais furent baptisés "Jacques Brel" et "Pierre Rapsat". Toute heureuse de ces marques d'estime et de reconnaissance, j'ai donné une belle perspective, un regard nouveau vers le centre de la ville, les églises Saint-Antoine et Notre-Dame jouant le rôle de balise le long de mon cours d'eau.
Mais cette résurrection n'a été qu'un rêve de courte durée. Depuis peu, une nouvelle menace assombrit mes pensées. Les gentils poissons, cygnes et canards sont soudain devenus de vilains requins de la finance convoités par certains pêcheurs de la politique. En mon Bourgmestre, je croyais trouver un allié, un protecteur. Ce professeur d'histoire, je pensais qu'il allait continuer à m'honorer, à donner un sens à ma vie, à m'accorder des signes de gratitude vu tous les services que j'ai rendus dans le passé. Je me suis trompée : lui et ses acolytes veulent me cacher, me couler. Suis-je si laide ? Et mes poissons, pour qu'ils puissent trouver leur nourriture, ces diables vont les éclairer artificiellement comme dans un aquarium. Ces décideurs, ils ont peur de mes colères. Au cas où je me mettrais en crue, mes fossoyeurs vont m'élargir pour calmer mes eaux. À nouveau, je suis dans de beaux draps, encore plus effroyables que ceux du temps de la laine.
Après mon enterrement, 90.000 visiteurs par semaine, estiment les adeptes de mon recouvrement, viendront se recueillir sur ma tombe dont la dalle sera arborée. Ainsi, les responsables auront bonne conscience, grande fierté de la qualité et du bien-fondé de leur projet.
Je sais que beaucoup de Verviétois ont compassion du triste sort qui m'attend. Ma grande peine sera la disparition à tout jamais de la beauté, du charme et du romantisme de la ville que je traverse. Mon inquiétude est le danger de voir fermer quantité de petites boutiques accueillantes qui ne pourront concurrencer les géants du marketing. N'ayant plus aucune utilité, je suis confrontée au pouvoir et à l'argent.
Couler sous le béton sans avoir mot à dire, à l'abri des regards de ceux qui m'aimaient, tel est mon avenir.
Verviétois, je crie au secours. Venez à mon aide. Je veux continuer à vivre parmi vous.
Vesdre.
Complainte écrite par Georges Henrard, auteur ferroviaire de la région verviétoise
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