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Que le centre de Verviers doive être revitalisé est une évidence ; cela ne veut pas dire que tous les moyens sont bons pour y arriver, même si ces moyens dégagent une puissante odeur de fric. Si le cour de la ville sombre peu à peu dans la léthargie, c'est notamment parce que ce qui en était autrefois le centre actif se déshumanise : les personnes qui y vivent encore ne peuvent plus guère participer à une vie de quartier, de proximité, pour plusieurs raisons. Généralement, les commerçants n'habitent plus dans les immeubles où ils ont leur magasin, immeubles dont les étages restent souvent inoccupés ; après l'heure de fermeture, il n'y a plus grand monde pour vivre en ville et l'on craint donc de s'y promener. L'effet « périphérie » joue à plein, les magasins finissent par suivre la clientèle possible vers l'extérieur et le centre se désertifie en proportion.
La solution consiste-t-elle à implanter au centre un mastodonte réunissant des enseignes que l'on trouve déjà dans les villes voisines ? On peut en douter, car le soir et le dimanche, tout cet ensemble sera fermé et donc encore plus désertifiant. De plus, cet ensemble ne sera qu'un élément de standardisation de la ville, puisqu'on n'y trouvera que ce qu'on trouve déjà ailleurs et l'impact touristique sera d'autant plus minime qu'on aura cassé les itinéraires de promenades que les guides ont mis au point pour conduire les touristes à la découverte du cour historique et industriel qui fit autrefois la richesse et la spécificité de Verviers. On peut être tourné vers l'avenir sans renier son passé et en l'assumant pour ce qu'il était.
D'autre part, il faut bien constater que si la revitalisation de la rue Spintay a été le point de départ du projet, elle n'en est plus guère qu'un vague prétexte dans les plans qu'on nous présente aujourd'hui, puisqu'on peut lire textuellement, dans les documents de présentation, qu'on prévoit « la réhabilitation complète des numéros impairs de la rue Spintay (côté Vesdre) ». Le trottoir d'en face fera sans doute l'objet d'un hypothétique autre projet qui n'est pas envisagé à l'heure actuelle, alors que, justement si l'on veut rendre vie à cette rue qui fut jadis une artère très active du commerce verviétois, il faut s'occuper de l'ensemble de la rue, côté pair comme côté impair. Serait-ce irréaliste de rêver qu'on y crée une verrière comme celle que l'on prévoit pour la rue du Marteau et qu'on y réactive des petits commerces typiques et de proximité dans les domaines de l'alimentaire et de l'artisanat, ce qui pourrait attirer bien davantage les gens que les enseignes formatées que l'on trouve partout et qui sont prévues dans le mastodonte faisant tunnel sur la Vesdre.
Et nous touchons là un point qui fait rire les inconditionnels du méga-projet de Foruminvest. « Ce n'est que 2% du cours de la Vesdre à Verviers. Un pont de 200 m, ce n'est rien ; aux Etats-Unis, on en rigole ! » D'abord, le contexte n'est pas plus le même que celui de Paris à propos de la Tour Eiffel, autre argument-choc des mêmes inconditionnels. Les quais Brel et Rapsat peuvent être fort attrayants avec des moyens qui n'ont rien d'éléphantesque ; un cours d'eau est toujours un élément d'attrait du public ; Liège, qui a déjà la Meuse, dégage la Légia où il y a moyen et prévoit des plans d'eau entre sa nouvelle gare TGV et la Meuse. Sans même souligner le ridicule d'une « capitale de l'eau » qui couvre sa rivière, il faut remarquer qu'il est fort peu citoyen non seulement d'accaparer l'espace public qu'est une rivière à des fins commerciales privées, mais encore de réduire à néant les travaux et les sommes importantes consacrées depuis des dizaines d'années à la réhabilitation d'un cours d'eau qui est à l'origine du développement de Verviers et qui, largement dépollué par rapport à ce que l'industrie en avait fait, reste un maillon indispensable dans la chaîne naturelle.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, mais il en est une qui ne peut être occultée. C'est l'extrême arrogance, l'agressivité des inconditionnels - comme ils se définissent eux-mêmes - du soutien au projet de Foruminvest. Le fait de se déclarer inconditionnel est déjà une forme de fanatisme : on ne veut pas admettre qu'il puisse y avoir un autre avis, une autre position que la sienne. Et pour cela, tous les moyens sont bons : on se proclame les seuls « positifs », les seuls « gagnants », et on écrase les autres de son mépris, en les considérant a priori comme des imbéciles qui ne connaissent rien et n'ont jamais réfléchi ni proposé quoi que ce soit de sensé. À cela s'ajoute une forme d'adoration tout aussi obsessionnelle pour l'argent, qui donnerait donc tous les droits. On déroule le tapis rouge pour que l'or puisse s'y répandre sans le moindre obstacle. On l'accepte sans discuter, puisque « ça ne coûtera rien au contribuable », c'est seulement après qu'on verra à quelle sauce on sera mangé. C'est d'ailleurs après l'avoir reçu, cet argent, qu'on discutera de ce qu'on en fera vraiment. Belle mentalité, dont le financier doit certainement apprécier tout le cynisme. À moins que ce soit le receveur qui se retrouve pieds et poings liés et roulé dans la farine. C'est peut-être, à côté de toutes les belles promesses, de toute la poudre aux yeux et des miroirs aux alouettes mis en avant, ce qui est le plus inquiétant : le fanatisme des inconditionnels, cette façon aussi de salir l'adversaire et l'intention de doubler finalement le partenaire, ce sont des méthodes de dictateurs, de tyrans. L'histoire des dernières décennies regorge hélas d'exemples de ce genre et pas nécessairement loin de chez nous.
Albert Moxhet
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