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Au tout début des années soixante, Pierre Prunet , alors jeune architecte en chef des monuments historiques en France, était convié, avec entre autre Bernard Zehrfuss , à une commission pour donner un avis sur la construction de quatre « tours » projetées dans le centre de la ville de Cahors, à proximité du pont médiéval. Le Maire de l'époque, qui avait une charge importante au Ministère des travaux public et de l'équipement, eut à peu près ce discours : « Messieurs, je vous ai réunis pour discuter de la construction de ces quatre tours. Votre avis est précieux et vous pouvez vous exprimer sur les châssis de fenêtres, la couleur des verres, etc, mais seulement sur les détails. Sachez que l'affaire est conclue et que je refuse d'entendre des arguments contre ce projet. Il s'agit d'un projet essentiel. Il va permettre de redynamiser toute l'économie de la ville… ». Ayant compris le climat, Pierre Prunet a quitté l'assemblée en disant : « Si votre objectif est de détruire définitivement la ville de Cahors, alors votre projet est parfait. Je n'ai rien d'autre à ajouter ».
Aujourd'hui, quelques années après cette petite histoire de Cahors, dans les débats actuels autour du projet de « Foruminvest » à Verviers, les promoteurs semblent s'exprimer de manière similaire. J'ai pu lire à ce propos, des affirmations comme « Nous refusons d'entendre les arguments contre le projet, car ce ne sont que des broutilles. Il faut d'abord accepter ce projet tel quel, et éventuellement discuter des détails après… ». À Cahors, heureusement les quatre tours n'ont pas été construites…, et Cahors est un secteur sauvegardé. Ce qui n'empêche pas la ville d'être attractive et d'avoir un commerce performant. Bien au contraire!
Il faut savoir que suite à cette réaction lapidaire de Pierre Prunet, le Maire de Cahors, excédé par le discours de cet « excellent avocat d'une cause détestable », a d'abord menacé notre ami de ne plus pouvoir exercer son métier en France…, pour finalement changer d'avis et lui confier l'étude du premier « secteur sauvegardé » du pays : celui de Sarlat. Notre homme fort de Cahors a sans doute senti le vent tourner du côté du patrimoine. Nous étions dans les années 1962, date de la loi promulguée par André Malraux sur les secteurs sauvegardés. Après Sarlat, ce furent Lyon, Périgueux, le Mans, le quartier du Marais à Paris… qui ont été restaurés, mis en valeur, dynamisés!
Je note en passant qu'à Lyon, c'est essentiellement la société civile qui a sauvé le quartier du « Vieux Lyon » en s'opposant à la construction d'une « bretelle » d'autoroute projetée sous le mandat de Louis Pradel (le Maire de l'époque). La construction de ce raccord d'autoroute aurait impliqué la démolition d'une bonne partie du « Vieux Lyon », alors considéré comme chancre urbain. Aujourd'hui, l'ancienne capitale des Gaules est classée sur la liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO, en grande partie grâce à la mise en valeur du vieux Lyon.
Cette « loi Malraux » complétée aujourd'hui par de nouveaux instruments juridiques et urbanistiques , a soutenu un énorme travail de restauration, d'aménagement et de valorisation des villes en France.
Ayant lu un certain nombre d'articles dans la presse locale, ainsi que sur le site web de « Vesdre-Avenir » (site d'ailleurs remarquablement bien conçu). Je suis entièrement d'accord avec l'analyse de ce mouvement citoyen.
Bien entendu, il ne s'agit pas de remettre en cause tout projet d'amélioration du pôle commercial du centre de la ville. Cette idée peut être tout à fait pertinente et mérite d'être poursuivie. Nous ne pouvons qu'être d'accord avec la perspective de construire dans le centre de la ville plutôt que d'implanter un grand ensemble en périphérie, au milieu des champs de betteraves.
Recentrer des activités économiques et sociales au centre de la ville participe d'une bonne démarche. Il est aussi prouvé aujourd'hui qu'en terme de développement durable il est préférable d'habiter et /ou de travailler en ville et de se déplacer essentiellement à pied, en vélo ou en transport en commun, plutôt que d'habiter et/ou de travailler « à la campagne » (mythe rural entretenu artificiellement par et pour les citadins) et de devoir utiliser en permanence sa voiture.
Nous pouvons prendre exemple sur les villes médiévales et de la renaissance en Europe.
Au centre, proche de l'hôtel de ville (palazzo della ragione ou palazzo del podesta en Italie) nous trouvons des structures commerciales : halles aux draps, halles de marché en tous genres, lieux où les corporations d'artisans vendent - voire fabriquent - leur production. Ces structures, parfois monumentales, (comme à Ypres, Cracovie, Padova, Vicenza, Gent…) pouvaient être bâties le long des rivières, mais jamais sur la rivière.
Le projet de « Foruminvest » tel qu'il est conçu, n'est pas adapté à la ville de Verviers, essentiellement pour deux raisons : sa taille surdimensionnée et son positionnement en couverture de la rivière.
L'analyse de l'ensemble des questions est très bien faites dans le site web de Vesdre-Avenir, ce site décrit avec justesse les thèmes importants qui sont toujours implicites dans un projet d'architecture d'une certaine envergure, c'est-à-dire les données sociales, l'économie, l'urbanisme, l'environnement, la mobilité, le patrimoine, l'éducation, le tourisme, la démocratie. Un rapide calcul montre que 32.000 m² de centre commercial représente une surface équivalente à quatre tours de 40 étages - soit quatre tours d'environ 135 m de hauteur! Simplement ces quatre tours sont posées horizontalement, comme des baleines échouées, de surcroît sur une rivière d'eau douce…!
Doit-on encore répéter les erreurs du passé? Va-t-on opérer la « bruxellisation » de Verviers? La Belgique (et en particulier la Wallonie) a-t-elle honte de ses rivières? Va-t-on comme Jules Anspach à Bruxelles, au grand dédain de l'histoire urbaine, couvrir la Senne, ou encore comme à Liège couvrir les bras de la Meuse, couvrir la Vesdre, couvrir l'Amblève… .
L'urbanisation des villes en Wallonie, s'est faite entre l'après-guerre et le début des années 1980, dans un mélange de mépris et d'ignorance pour le patrimoine urbain et paysager… . Doit-on continuer le massacre de la « Bruxellisation » des villes . Bruxellisation, démolition…reconstruction! Derrière ces opérations de démolition, morceaux par morceaux, de la ville ancienne, il y a essentiellement une « idéologie financière » (si on ose ce rapprochement douteux). Les promoteurs de cette spéculation foncière vont soutenir qu'ils font de la « rénovation urbaine » et qu'en fait ils participent ainsi au développement économique d'une ville. Il y a une part de vérité à cela, mais trop souvent la rénovation urbaine se fait sans aucune méthode qui prenne en compte l'histoire urbaine, la morphologie du tissu urbain, ou encore la typologie de l'habitat de tel ou tel ville – comme cela semble être le cas dans le projet « Foruminvest ». Heureusement, nous avons de très bons architectes, en Wallonie comme en Flandre. Et on peut citer avec fierté, de nombreux exemples de « rénovations urbaines » réussies et particulièrement sensibles à la morphologie et à l'histoire de la ville. Je pense en particulier à la reconstruction d'un îlot urbain, rue Hors Château à Liége (architecte Charles Vandenhove) ou encore la reconstruction d'un îlot place Saint-Remacle à Stavelot (architecte ARTAU), d'autres exemples mériteraient d'être cités. Il est donc possible et souhaitable de construire la ville sur la ville, la ville dans la ville – comme l'histoire l'a toujours fait – oui mais pas n'importe comment!
Je voudrais terminer cette note par deux questions :
- Un grand nombre de maîtres d'ouvrage, même privés, organisent un concours de projets afin d'avoir des propositions d'architectes
. Les bâtiments projetés par « Foruminvest » à Verviers, ont une vocation en grande partie publique. Pour un budget annoncé aussi important (de 80 à 160 millions €) et ayant un impact aussi fondamental sur la ville, ne serait-il pas normal d'organiser un concours permettant de sélectionner les auteurs de projet les plus compétents ?
- 1320 places de parking en centre ville à l'heure du développement durable? Les exemples plus connus en Europe de « villes durables » ont affronté la question de la mobilité dons une perspective écologique. La « bonne ville » de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) a compris qu'il faut éloigner la voiture du centre des villes, des « parking-silo » équipés de systèmes de production d'énergie renouvelable ont été construits sur le périmètre du centre ville. Les déplacements en ville s'opérant essentiellement à pied, en vélo
, par les transports en commun – canalisés – ou en voiture limitée à 20 km pour un temps donné – comme dans le quartier Vauban. Dans ces conditions, les enfants peuvent jouer dans la rue, la ville devient un jardin.
Nicolas Detry
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